Le jour a
fini de s’engloutir en direction de la mer dans ces traînées couleur safran qui
nous rappellent qu’ici c’est l’Afrique. Les arganiers tentent de retenir dans
leurs branches épineuses largement écartées, l’or éphémère qui glisse dans
l’océan. Comme chaque soir, le vent s’offre un repos mérité dont les oiseaux
profitent pour un dernier vol plané, juste pour la beauté de l’instant.
Vient cette heure particulière, celle qu’on nomme entre chien et loup, ce temps entre
deux mondes où la fragilité de l’être se met à palpiter. Le grand murmure en
profite pour monter des profondeurs et se démultiplier si on ne lui met pas la
muselière. La muselière. Cette invisible main posée sur la bouche qui condamne
au silence. Transgresser le silence n’engendre pas la mort. Non. Il y a pire
que la mort. Par exemple, imaginer que l’on peut être responsable de la
destruction d’un monde…le nôtre...celui auquel on appartient.
Les
nuits d’El Mogdul sur la lisière de la forêt déposent en l’âme le sentiment de
l’éternité. La nappe de brume qui traîne sur l’océan semble une deuxième voie
lactée qui s’accroche sur l’horizon. Une coquetterie de jeune fille, un voile
nuptial, qui rend la nuit plus attachante encore.
J’ai franchi
la mer, traversé les frontières, choisi un endroit isolé pour me poser, en
vieille louve solitaire qui a tout vécu, tout partagé et qui cherche
aujourd’hui la paix. Mais le nez regarde l’océan et le couchant, comme au jour
de ma naissance. Non, on n’échappe pas si facilement à son destin.
On n’échappe
pas au destin, mais on peut dénouer les fils qui nous relient à la fatalité,
maintenant je le sais. Les vagues qui entraînent notre barque s’apaisent à
volonté lorsque l’esprit prend le pas sur les émotions. J’ai simplement compris
qu’il ne servait à rien d’aller contre le courant et que pour s’assurer une
traversée sereine, il suffisait de regarder l’horizon. Mais avant cela, que de
tempêtes et de naufrages.
Un bel
oiseau au plumage velouté s’est réfugié dans l’arbre le plus proche de ma
maison, il lance de petits trémolos discrets qui le rendent émouvant, en fixant
le disque incandescent qui sombre derrière les arganiers. Ce deuxième jour de
ma présence ici est venteux et je me sens tendue. Les alizés venus de la mer courbent la
silhouette des eucalyptus et la température plus fraîche nous rappelle que nous
entrons dans l’automne. Les enfants d’ici ont repris le chemin de l’école.
Le cocon de
l’enfance est nourri comme un placenta de ces rêves surgis d’une autre réalité.
L’imaginaire est un livre ouvert dans lequel on décrypte les archétypes du
monde, voie naturelle et instinctive où l’on s’engouffre comme Alice au Pays
des Merveilles.
Quelques
années plus tard, ce sens du merveilleux devait devenir un baume précieux pour
cautériser les humiliations et les blessures. Mais ma facilité à entrer dans le
monde imaginaire allait également me stigmatiser à tout jamais au sein de ma
famille. J’étais une faiseuse de fable, une conteuse, une irrationnelle. Rien
de ce que je disais ne devait être pris au sérieux puisque « je prenais mes
rêves pour des réalités ».
Extraits de "le crocodile sous la table"