mercredi 28 décembre 2016

Les yeux de pluie



Ce soir, la lune se lève rouge au milieu de la méditerranée. J'entends autour de moi des murmures stupéfaits émanant des passagers du bateau. "As-tu jamais vu une lune de cette couleur" ? Je respire doucement, accoudée au bastingage, le navire creuse un sillage sombre qui se termine en écume tandis qu'impassiblement l'astre émerge en boule de feu sur une mer apaisée. Un spectacle étrange et envoûtant. Dans quelques heures je vais rencontrer l'homme de ma vie mais je ne le sais pas. Je n'ai pas d'attente, je suis juste là, dans l'instant. Et quand je dis "ma vie", je veux dire "ma vie dans l'instant", un concentré d'histoire qui résume le Tout.

Ma nuit morcelée me laisse dans un état second, au réveil du second jour. La lune rouge n'est plus qu'un souvenir face au soleil qui inonde le pont comme pour nous faire oublier que la nuit joue les sortilèges avec ses propres atours. Je traîne mon impatience contrôlée le long des escaliers et des couloirs bleu sale qui se mouchettent de moisissures comme des roqueforts oubliés dans les coins. Il faut tuer le temps. Quelle méchante chose de tuer ce temps qui ne m'a rien fait. Le temps est un espace à apprivoiser pour pouvoir voyager le long de sa colonne, j'ai failli oublier qu'il pouvait être un ami quand on le concentre dans un soupir.

Il est là. Face à moi. Les paupières plissées dans un rien d'ironie laissent filtrer un regard en gouttes d'eau. Indiana Jones n'aurait pas fait mieux. Il est assis, dos appuyé, genoux écartés, dans cette attitude des hommes qui n'ont rien à craindre de personne. Sa main joue avec une petite bouteille d'eau et il parle d'une voix qui, bizarrement, s'adresse à mes cellules.
Machinalement, je me rapproche. J'ai du mal à regarder autre chose que ces yeux en perles de pluie dont l'acuité se pose sur moi, tranquillement, éveillant cet intérêt étrange dont je ne discerne pas l'aboutissement. A-t-il tellement pleuré pour délaver ces yeux ? A-t-il trop contemplé les nuages fous poussés par les vents du Sud ? Je me laisse effleurer du regard sans m'y soustraire. L'homme-aux-yeux-de-pluie vient d'entrer dans ma carapace.

L'envol des mots comme des mouettes au gré du vent me surprend avec un plaisir rare. Chaque phrase résonne en moi à la façon d'un gong chinois. Plus tard je lui dirai "j'ai bu à ta coupe avec un bonheur infini" lorsque nos corps reposés exhaleront cette chaleur de l'étreinte. De l'autre côté de la cloison, un couple se dispute. Nous rions comme des enfants en inventant le dialogue de cette langue étrangère dont nous n'arrivons pas à saisir les contours. Et soudain le silence se fait car ce sont nos souffles qui parlent. La magie opère chez les voisins qui se taisent à leur tour. L'homme-aux-yeux-de-pluie me laisse une empreinte que la peau voudrait garder. Nos mains s'accrochent et se retiennent, mais le temps m'a joué une farce, il s'est brutalement raccourci comme un accordéon facétieux, pour mieux me faire sentir son pouvoir. Le bateau a accosté alors que nous naviguions encore sur une mer inconnue. Dans l'éphémère réalité de l'instant, j'ai tenu dans mes bras l'homme qui pouvait réinventer ma vie.

 Il est reparti sur son chemin et j'ai repris ma route. Il y aura d'autres lunes rouges émergeant sur les flots. Le flux de l'océan bercera nos vies et parfois les déposera sur le sable, tels des coquillages délavés, frottés à toutes les tempêtes. Qui les ramassera ? Peut-être toi, pour en faire un collier, une broche de mer, une ceinture d'embruns. Roulent les galets de la mer comme autant de mémoires, pleure la lune sur la vague éternelle. Demain, que restera-t-il de notre histoire ?

mercredi 7 décembre 2016

Traditions du désert - la magie de la pierre





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C’était une pierre ovale et plate, qui possédait un côté opaque et une autre face d’un gris vert changeant, polie par l’usage qu’en avaient fait les générations de femmes de sa famille, la frottant, l’embrassant, lui passant de l’huile et du henné, l’enveloppant dans la soie, la plaçant sous l’oreiller pour favoriser les songes…
Elle en connaissait l’usage pour en avoir entendu parler à voix basse. Chaque femme possédait une pierre magique qu’elle gardait précieusement dans son coffre ou accrochée à son collier d’argent. Elle faisait partie de l’héritage maternel. Parfois une femme trouvait une de ces pierres qui l’interpellait dans l’oued, après la pluie. Elle la prenait alors et lui faisait passer « l’épreuve de la vie ». Il fallait qu’elle la tienne à l’intérieur des deux mains et qu’elle souffle profondément dessus. Si la pierre se couvrait de rosée, alors elle était « habitée », si elle restait sèche elle était dépourvue de pouvoir.
Si, par bonheur, la pierre s’était couverte d’humidité, alors la bienheureuse détentrice se rendait chez la femme marabout qui lui confirmait la présence d’un génie dans la pierre et lui disait ce qu’elle devait faire pour le mettre à son service.
Ainsi, la mère de Thouraya avait dû mettre la pierre sous sa tête pour dormir. Et elle avait reçu un songe. Dans ce rêve, une femme très belle était apparue, qui accouchait d’une gazelle. La derwicha lui avait dit qu’elle serait bientôt enceinte et qu’elle mettrait au monde une femme sage et belle qui aurait accès au monde sacré. Et Thouraya était née à la dixième lune après ce songe.

On racontait une histoire étrange à propos de ces pierres qui suscitaient beaucoup de convoitises dans le petit monde des femmes, désireuses de plier la volonté du ciel à leurs désirs pas toujours avouables.

Extrait de "De sable et de sang"
Ghislaine Wattel

lundi 28 novembre 2016

Les nuits d'El Mogdul

Le jour a fini de s’engloutir en direction de la mer dans ces traînées couleur safran qui nous rappellent qu’ici c’est l’Afrique. Les arganiers tentent de retenir dans leurs branches épineuses largement écartées, l’or éphémère qui glisse dans l’océan. Comme chaque soir, le vent s’offre un repos mérité dont les oiseaux profitent pour un dernier vol plané, juste pour la beauté de l’instant.

Vient cette heure particulière, celle qu’on nomme entre chien et loup, ce temps entre deux mondes où la fragilité de l’être se met à palpiter. Le grand murmure en profite pour monter des profondeurs et se démultiplier si on ne lui met pas la muselière. La muselière. Cette invisible main posée sur la bouche qui condamne au silence. Transgresser le silence n’engendre pas la mort. Non. Il y a pire que la mort. Par exemple, imaginer que l’on peut être responsable de la destruction d’un monde…le nôtre...celui auquel on appartient.

Les nuits d’El Mogdul sur la lisière de la forêt déposent en l’âme le sentiment de l’éternité. La nappe de brume qui traîne sur l’océan semble une deuxième voie lactée qui s’accroche sur l’horizon. Une coquetterie de jeune fille, un voile nuptial, qui rend la nuit plus attachante encore.

J’ai franchi la mer, traversé les frontières, choisi un endroit isolé pour me poser, en vieille louve solitaire qui a tout vécu, tout partagé et qui cherche aujourd’hui la paix. Mais le nez regarde l’océan et le couchant, comme au jour de ma naissance. Non, on n’échappe pas si facilement à son destin.
On n’échappe pas au destin, mais on peut dénouer les fils qui nous relient à la fatalité, maintenant je le sais. Les vagues qui entraînent notre barque s’apaisent à volonté lorsque l’esprit prend le pas sur les émotions. J’ai simplement compris qu’il ne servait à rien d’aller contre le courant et que pour s’assurer une traversée sereine, il suffisait de regarder l’horizon. Mais avant cela, que de tempêtes et de naufrages.


Un bel oiseau au plumage velouté s’est réfugié dans l’arbre le plus proche de ma maison, il lance de petits trémolos discrets qui le rendent émouvant, en fixant le disque incandescent qui sombre derrière les arganiers. Ce deuxième jour de ma présence ici est venteux et je me sens  tendue. Les alizés venus de la mer courbent la silhouette des eucalyptus et la température plus fraîche nous rappelle que nous entrons dans l’automne. Les enfants d’ici ont repris le chemin de l’école.

Le cocon de l’enfance est nourri comme un placenta de ces rêves surgis d’une autre réalité. L’imaginaire est un livre ouvert dans lequel on décrypte les archétypes du monde, voie naturelle et instinctive où l’on s’engouffre comme Alice au Pays des Merveilles.

Quelques années plus tard, ce sens du merveilleux devait devenir un baume précieux pour cautériser les humiliations et les blessures. Mais ma facilité à entrer dans le monde imaginaire allait également me stigmatiser à tout jamais au sein de ma famille. J’étais une faiseuse de fable, une conteuse, une irrationnelle. Rien de ce que je disais ne devait être pris au sérieux puisque « je prenais mes rêves pour des réalités ».

Extraits de "le crocodile sous la table"