lundi 28 novembre 2016

Les nuits d'El Mogdul

Le jour a fini de s’engloutir en direction de la mer dans ces traînées couleur safran qui nous rappellent qu’ici c’est l’Afrique. Les arganiers tentent de retenir dans leurs branches épineuses largement écartées, l’or éphémère qui glisse dans l’océan. Comme chaque soir, le vent s’offre un repos mérité dont les oiseaux profitent pour un dernier vol plané, juste pour la beauté de l’instant.

Vient cette heure particulière, celle qu’on nomme entre chien et loup, ce temps entre deux mondes où la fragilité de l’être se met à palpiter. Le grand murmure en profite pour monter des profondeurs et se démultiplier si on ne lui met pas la muselière. La muselière. Cette invisible main posée sur la bouche qui condamne au silence. Transgresser le silence n’engendre pas la mort. Non. Il y a pire que la mort. Par exemple, imaginer que l’on peut être responsable de la destruction d’un monde…le nôtre...celui auquel on appartient.

Les nuits d’El Mogdul sur la lisière de la forêt déposent en l’âme le sentiment de l’éternité. La nappe de brume qui traîne sur l’océan semble une deuxième voie lactée qui s’accroche sur l’horizon. Une coquetterie de jeune fille, un voile nuptial, qui rend la nuit plus attachante encore.

J’ai franchi la mer, traversé les frontières, choisi un endroit isolé pour me poser, en vieille louve solitaire qui a tout vécu, tout partagé et qui cherche aujourd’hui la paix. Mais le nez regarde l’océan et le couchant, comme au jour de ma naissance. Non, on n’échappe pas si facilement à son destin.
On n’échappe pas au destin, mais on peut dénouer les fils qui nous relient à la fatalité, maintenant je le sais. Les vagues qui entraînent notre barque s’apaisent à volonté lorsque l’esprit prend le pas sur les émotions. J’ai simplement compris qu’il ne servait à rien d’aller contre le courant et que pour s’assurer une traversée sereine, il suffisait de regarder l’horizon. Mais avant cela, que de tempêtes et de naufrages.


Un bel oiseau au plumage velouté s’est réfugié dans l’arbre le plus proche de ma maison, il lance de petits trémolos discrets qui le rendent émouvant, en fixant le disque incandescent qui sombre derrière les arganiers. Ce deuxième jour de ma présence ici est venteux et je me sens  tendue. Les alizés venus de la mer courbent la silhouette des eucalyptus et la température plus fraîche nous rappelle que nous entrons dans l’automne. Les enfants d’ici ont repris le chemin de l’école.

Le cocon de l’enfance est nourri comme un placenta de ces rêves surgis d’une autre réalité. L’imaginaire est un livre ouvert dans lequel on décrypte les archétypes du monde, voie naturelle et instinctive où l’on s’engouffre comme Alice au Pays des Merveilles.

Quelques années plus tard, ce sens du merveilleux devait devenir un baume précieux pour cautériser les humiliations et les blessures. Mais ma facilité à entrer dans le monde imaginaire allait également me stigmatiser à tout jamais au sein de ma famille. J’étais une faiseuse de fable, une conteuse, une irrationnelle. Rien de ce que je disais ne devait être pris au sérieux puisque « je prenais mes rêves pour des réalités ».

Extraits de "le crocodile sous la table" 

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