Le sable de sang

Femmes nomades
De sable et de sang

Extraits

Océan paresseux qui se meut en silence au rythme altier d’un temps qui a le temps puisqu’il est mort déjà, en creux de reins, rondeurs des chairs… en épousant chaque matin le Dieu lumière, un ange ramasse les étoiles qui sont tombées en t’admirant. Et le soupir qui nous traverse en cheminant de nos pieds nus,  n’est ce pas celui de ton désir ?

Sahara, terre de toutes les conquêtes, sang aussitôt absorbé par le sable, virginité blonde infiniment sereine, impassible comme les Dieux, dans ta lointaine oasis a jailli la source salée des larmes océaniques. Courbant ton ventre dune, offert au ciel immense, on a pu croire que tu enfanterais. Mais ta terre est stérile, obstinément vouée aux enchantements des caprices du vent.
Et le sable en crissant, chaque matin te fait peau neuve, toi, qui joue de ton corps nu, sillonné des rides du temps, offrant à la brise, la fleur de sable de tes rêves, aussitôt emportée vers un ailleurs mystérieux.

Nomade, elle est passée, aussitôt oubliée, empreinte aspirée par ton errance capricieuse, et de son corps enseveli sous tes cristaux légers, tu as gardé les formes généreuses et les replis secrets.

Et lorsque vient l’envie de t’étreindre à mourir, alors la vie surgit comme une source fraîche que l’oiseau en chantant s’en vient boire. Et pour une seule goutte de ton eau si précieuse, la lune altière, sur la dune, s’est posée. J’étais là, je l’ai vue et m’en suis approchée, mon visage un instant reflété, comme dans un miroir. C’était celui des femmes du désert dont la bouche entrouverte semblait lancer un cri. Leurs grands yeux transparents me tenaient sous leur charme tandis qu’elles  bougeaient leurs lèvres condamnées au secret, formant des sons étranges qui se relayaient, en longue mélopée.
Je me suis sentie fondre et levant au ciel deux bras immenses caressant les étoiles, je suis devenue coupe, recueillant en mon âme le miel des souvenirs, le poison des chagrins, la liqueur de la vie. J’étais devenue nomade.

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Le corbeau s’est déjà envolé et plane au-dessus de leurs têtes, en éclaireur. Au loin, la silhouette d’une montagne érodée surgit au-dessus des dunes blanches.
Elles atteignent Tim-baïn avant la fin de l’après-midi. Aïna connaît une grotte secrète, cachée derrière un amas de roche dans laquelle elle a engrangé sa récolte précieuse. Elle repousse une pierre plate qui bouche l’entrée et se courbe pour allumer une lampe à huile. Elle installe la jeune fille épuisée sur une natte, et retourne s’affairer dehors à la préparation du feu. Sortant une petite théière bleue de sa sacoche elle y verse un peu d’eau et la remplit d’herbes diverses, odorantes, dont la précieuse armoise aux vertus magiques.
-Bismilla ! Dit-elle énergiquement en allumant le feu. Le mot de pouvoir éloigne les mauvais génies qui habitent la flamme. La petite théière bouillonne. Elle y rajoute un éclat de pain de sucre qui se caramélise  doucement en dégageant un parfum délicat.
Le soleil s’est enfoncé en coulée d’or liquide dans un ciel limpide et froid. A l’opposé du couchant, de curieuses lueurs de nacre s’accrochent comme un dernier adieu à la lumière du jour. La nuit sera coupante et étoilée.

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Les fibres longues de la laine étaient réservées à la chaîne, première opération du tissage. Pour former ces longues fibres le travail se faisait avec deux peignes qui séparaient vigoureusement la laine avec leur pointes métalliques, ensuite les mèches étaient peignées. On tissait la laine qui avait déjà été préparée à la saison précédente, bouillie dans un bain de saponaire pour la blanchir avant la teinte, opération réalisée avec des colorants naturels réalisés à base d’insectes, de racines ou de plantes.
Ce travail aurait été fastidieux s’il n’avait été fait de manière collective et joyeuse par les femmes réunies entre elles. Toutes les opérations préalables au tissage prenaient ainsi un côté ludique. Si la tonte de l’animal faisait partie des tâches de l’homme, en revanche toutes les opérations relatives au cardage, au tissage et même au montage du métier à tisser était exclusivement œuvre des femmes.
Toute la tradition des tisseuses était orientée de manière ésotérique, de manière à ce que chaque ouvrage soit l’équivalent d’un enfantement. Des rituels stricts et parfaitement codés se succédaient, pour se mettre en harmonie avec les forces cosmiques.
Dès la mise en chaîne, pour poser les fibres verticales, du bas vers le haut, de la terre vers le ciel on faisait toujours appel à la plus vieille des tisseuses du village, car disait-on :
-« C’est la plus vieille qui est la plus proche du ciel ».
L’enroulage du fil de chaîne se faisait donc de bas en haut et de droite à gauche, afin d’imiter le cycle naturel de la vie.

Ghislaine Wattel - Extraits du manuscrit "De sable et de sang"

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