| Scala de Mogador - Photo Segal |
Tous les matins du monde se lèvent sur Mogador, nimbés de bleu et blanc. Les cris du goèland ricochent sur la vague, signalant au passant l'arrivée des pêcheurs. Au loin l'araucaria se plie aux caprices du vent, offert à l'immortalité pour y suspendre Odin. Allez savoir, tant de mystères ici se trouvent sans réponse. Et c'est très bien ainsi. Les chemins de la vérité ne sont que labyrinthes. Moi j'ai tué mon Minotaure par un jour de pleine lune, Ariane était en fuite et Thésée s'était tu. On est toujours seul le jour où le destin choisit de vous rendre héroïque et chaque fois le même silence préside.
Le langage de Mogador n'est pas fait de silence, les vagues rythment de leurs soupirs les appels stridents des oiseaux de mer, les barques s'entrechoquent et la rumeur de la médina enfle dans le matin léger. Les femmes traînent les pieds dans les babouches, avançant avec cette oscillation latérale qui n'appartient qu'à l'orient, tandis que crissent les freins des vélos évitant au dernier moment le promeneur nonchalant.
Mon poste d'observation préféré c'est la Scala, ponctuée de canons qui menacent virtuellement les îles purpuraires et le soleil couchant d'où viendrait l'hypothétique danger. La vraie menace viendra de l'océan, le jour où une vague géante engloutira la ville, un vendredi ou un jour de fête comme l'a prédit un marabout. Une seconde ville d'Ys, une petite Atlantide qui défie l'Atlantique sur son piton rocheux, insouciante et joyeuse, jusqu'au jour où les bendirs des gnaouas se laisseront emporter par les flots tumultueux, derniers vestiges d'une mémoire métissée qui n'en finit pas d'envoûter les lieux.
Ghislaine Segalen (horizon Mogador)
Le tapis volant
Ce tapis volant que m'offrent aujourd'hui mes élèves est aux couleurs de Mogador et a pour nom "Traversée". Né de la synergie de 5 personnes qui veulent rendre hommage à l'enseignement que j'ai dispensé, ce tableau ne me laisse pas indifférente. Hier je l'ai regardé sous toutes les coutures et je me suis mise à voyager, passant entre les mailles du filet comme un point de conscience emporté par le vent.
Je marchais parmi les ombres bleues sur des passerelles imaginaires vers d'autres mondes en filigrane. J'ai écouté les violes andalouses et croisé les danseurs soufis, j'ai suivi silencieuse les longues silhouettes voilées d'azur qui chuchotaient sous les voûtes, j'ai dansé avec la nuit soulevant des poussières d'étoiles. D'improbables visages dans l'ombre, observaient ma déambulation au coeur du temple lunaire. La nuit est habitée par la foule invisible de ceux qui nous ont précédé. Dans ce tableau je vais à leur rencontre. La porte entre les mondes n'est qu'un voile de satin.
Les étoiles tissent un tapis aux couleurs de nos rêves pour ceux qui ont des semelles de vent. Il ne faut pas craindre de se perdre car la réalité n'est pas celle que nous croyons et la vérité ne se laisse entrevoir que par le trou de la serrure. Elle est sauvage et indomptable, elle prend mille visages, elle qui appartient au néant et n'en possède pas. Comment saurez-vous la reconnaître puisqu'elle n'a pas de visage ? Elle viendra vers vous voilée de lumière bleue comme les vierges timides des contes orientaux. Ses pas légers ne laisseront aucune empreinte afin qu'on ne puisse pas la suivre, il faut juste marcher à ses côtés et écouter le chant de son âme.
Extraits d'Horizon Mogador
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